Entre intériorité et extériorité

Au quotidien, nous portons peu d’attention à la manière dont nous respirons. Pourtant, la respiration consciente et maîtrisée est la clef d’une bonne gestion du stress. Or, nous savons qu’un stress excessif, itératif et non contrôlé altère notre état de santé et la manière dont nous prenons part aux évènements du quotidien. « Le souffle est analogue au volant d’une machine. »

suite

Il est l’outil qui permet de guider notre corps comme notre esprit, de lier notre conscient à notre inconscient. Notamment mis en exergue par cette science multimillénaire qu’est le yoga,[2] ce principe pilier est aujourd’hui adapté aux vicissitudes du monde contemporain par le systema. Il est particulièrement prépondérant dans celui de Valentin Talanov.

 Il y a dans cet art martial russe une volonté évidente de s’accommoder de l’extériorité telle qu’elle se présente à nous, car si nous n’avons pas toujours de prise sur celle-ci, au moins le systema nous montre la voie pour rétablir notre équilibre interne. Ainsi, nous pouvons faire face dans les meilleures conditions à la contingence des évènements extérieurs en évitant, autant que possible, que le désordre du dehors contamine la stabilité du dedans. Ici la respiration joue le rôle de système de refroidissement, elle évite la surchauffe du système nerveux et à notre perception de n’être pas toute entière tournée vers l’extérieur. Si notre attention est totalement accaparée par l’objet de la peur – matériel comme immatériel, telle que la vision d’une arme, d’un accident ou l’appréhension d’un évènement redouté… –, alors cette fascination nous déconnectera de nous-mêmes et nous laissera littéralement paralyser.

 

[1] Swami Sivananda, Science du Pranayama, Centre Sivananda De Yoga Vedanta, Paris, 2017, p.10.

[2] Le mot Yoga provient du mot indo-européen jug ou yug qui signifie relier, joindre, unir, mettre ensemble. Il donna notamment joug en français, yoke en anglais – attelage. En sanscrit, le mot revet un sens plus large, il s’agit ici d’atteler notamment le corps et l’esprit. Il s’agit ici d’une science védique proposant un « mode d’emploi », une pratique permettant d’unifier l’être humain en le mettant en relation avec son intériorité. Le terme désigne l’union comme les moyens d’atteindre ce but. C’est une pratique tournée vers l’exploration de l’intériorité.

La maîtrise de la respiration réside dans des principes simples

S’agissant du travail sur le souffle, le yoga et le systema présentent indéniablement des accointances, mais aussi des différences fondamentales. Le yoga est axé sur une exploration intérieure permettant chemin faisant de s’unir au Tout – la démarche peut être spirituelle, transcendantale –, alors que le systema est centré sur un travail pragmatique de dialogue avec soi, mais également et surtout, avec les autres. Autrement dit, loin de toute métaphysique, le systema Talanov, nous entraîne à prendre une part active aux choses telles qu’elles adviennent en essayant de les saisir comme des opportunités, afin de les tourner à notre avantage. En ce sens, il est un art corporel donnant libre court à la créativité de chacun – pas d’asana [3], pas de tao lu, pas de kata, ni de figure imposée… Pas de sophistication, ni de techniques inutiles, mais le retour fondamental à un langage corporel premier, naturel et instinctif ; là réside toute l’essence de cette discipline. L’attention du pratiquant est tout autant tournée vers le monde que sur son intériorité.

Au cours de sa relation avec ce dehors impactant son mental comme son physique, sa respiration le renseigne sur son état émotionnel ; réciproquement, en prenant le contrôle de sa respiration, le pratiquant apaise son mental au même temps qu’il ouvre son champ de vision, et réduit toute tension interne superflue.

 

Loin de s’opposer, yoga comme systema peuvent se complémenter, car c’est bien le perfectionnement de notre ingénierie interne que visent ces deux disciplines. Si les cheminements sont différents, la montagne à gravir est la même.

Il n’est donc pas opportun de s’interroger sur la supériorité des bienfaits de l’une ou de l’autre de ces approches respiratoires. La respiration yogique comme la respiration systémique [4], nous permettent consciemment d’adapter notre souffle à un besoin métabolique donné, dans une situation particulière. En effet, nous ne respirons pas de la même manière suivant que nous soyons sur le point de nous endormir, de faire face à une attaque – physique comme psychologique –, d’exécuter des asanas, ou de courir un cent mètres.

Dans un contexte de développement personnel et humain, s’interroger sur le fait qu’il faille, inspirer par le nez et expirer par la bouche, ou bien inspirer et expirer par le nez,[5] devient alors une interrogation superfétatoire tant la respiration est relative aux évènements comme aux phénomènes auxquels nous devons nous adapter.[6] Si la compréhension des principes respiratoires, doublée d’une pratique régulière sont nécessaires afin d’améliorer la qualité de notre souffle, il incombe à chacun d’entre nous de trouver par lui-même une respiration correcte et adaptée en toute circonstance. Ainsi, lors d’une confrontation purement martiale, il n’y aucun intérêt à laisser percevoir par l’adversaire notre état émotionnel ou nos intentions au travers de notre souffle. De la même manière, dans le cadre d’une pratique douce axée sur la santé, il n’est nul besoin de forcer les mécanismes naturels du souffle, ce qui ne veut pas dire que la respiration est à cet instant superficielle.

 

Respirer superficiellement revient à ne pas utiliser l’ensemble de l’amplitude que permet notre système respiratoire, cela n’a pas de rapport direct avec l’intensité que nous y mettons. L’intensité doit être proportionnelle à l’effort à fournir. Nous développons cette partie dans un second article, De la respiration superficielle à la respiration complète.

 

[3] Terme sanskrit désignant une posture.

[4] Respiration systémique : Ensemble structuré et coordonné de principes respiratoires inscrits dans une suite logique d’exercices permettant avec l’entraînement régulier d’augmenter les facultés physiques comme psychologiques d’un individu – quel que soit son sexe, son âge ou ses prédispositions corporelles et psychiques –, afin de faire face à des évènements – attendus comme inattendus –, plus ou moins intenses émotionnellement et physiquement.

[5] En inspirant par le nez vous chauffez et filtrez l’air. Mais, du point de vue yogique, la principale raison pour laquelle il faudrait respirer uniquement par le nez est le prana énergie vitale. Inspirer par le nez permet d’absorber le maximum d’énergie vital, car c’est dans les fosses nasales que se trouvent les organes olfactifs à stimuler et à travers lesquels passe le prana pour se répandre dans l’ensemble du système nerveux – cette énergie est souvent comparer par le yogi à une forme de courant électrique.

[6] S’agissant du travail sur le souffle, notons que tous les arts martiaux, dits internes, portent une intention toute particulière à la respiration coordonnée aux mouvements.

 

Émotions et respiration

Lorsque nous sommes en colère, saisi par la peur, ou prêt à l’affrontement – psychologique comme physique –, notre respiration devient superficielle, rapide et irrégulière. A contrario, lorsque nous sommes relaxés, concentrés, ou en profonde réflexion, notre respiration ralentit.

Associer chaque jour notre respiration consciente à nos mouvements, nous ramène au moment présent. Autrement dit, elle nous permet d’être davantage à ce que nous faisons.  Ce travail n’est donc pas circonscrit à la pratique du yoga, du systema, ou de tout autre approche holistique en termes de développement personnel. Il ne se limite pas au cadre d’une séance d’entraînement dirigée par un instructeur plus ou moins aguerrie, mais nécessite un vrai changement de nos habitudes quotidiennes. Nous développons ce point dans un troisième et dernier article, Améliorer notre santé en déverrouillant notre souffle par une pratique quotidienne.

Ainsi, si l’état de notre mental se reflète sur notre façon de respirer, la maîtrise de notre respiration nous permet de reprendre le contrôle de notre mental. Dans le cadre d’une respiration systémique plus intense, nous apprenons à nous préparer à la fuite ou au combat en évitant la sidération ou l’inhibition qui nous mettrait dans une situation critique ou de danger absolu.